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Lettre du Père Grégoire CADOR (Cameroun)

26 février 2014 par Marie France W

P. Grégoire CADOR
Tokombéré, le 11 janvier 2013

Chers amis,

Je vous écris bien évidemment pour d’abord rendre grâce avec vous de la libération du P. Georges.
Survenue le 31 décembre, elle s’ajoute à la joie de Noël pour illuminer le passage à la nouvelle année. J’ai ai eu la chance, avec l’évêque de Maroua, le vicaire général et un autre prêtre de pouvoir le serrer dans mes bras juste avant son départ pour Yaoundé. Dès ce moment j’ai compris, dans son regard et ses paroles, que la lourde épreuve qu’il avait traversée ne l’avait pas abattu pour autant et que le feu de la Foi rayonnait encore du plus profond de lui…Ses propos rapportés ensuite dans les médias ont confirmés cette impression et son témoignage a pu rejoindre des millions de personnes… Deo Gratias !


La communauté chrétienne de Tokombéré a l’habitude, depuis quelques années, de monter à la colline Baba Simon le 31 décembre de 22H00 à minuit pour un temps de prière, de méditation et de chants. Nous avions retenu cette année de méditer le message du Pape Benoît XVI : « La fraternité, route et fondement de la paix »… D’habitude nous sommes une bonne quarantaine… Cette année nous sommes montés à plus de cent pour rendre grâce à Dieu par l’intermédiaire de Baba Simon que nous avions prié chaque lundi matin à six heures sur la colline en communion avec l’immense réseau de prière à travers le monde. ! Au cours de la veillée, quelle ne fut pas notre joie de recevoir un appel de Georges lui-même depuis le palais présidentiel camerounais, juste avant son départ pour Paris…


Mais si je vous écris c’est aussi pour vous demander de ne pas relâcher votre effort de prière, sous la forme qui vous conviendra, parce que si, pour reprendre les propos de l’Ambassadrice de France au Cameroun : « La libération [du P. Georges] est une bonne nouvelle pour nous tous. Elle ne doit cependant pas nous amener à relâcher la vigilance. Notre analyse de la situation ne conduit pas à modifier les recommandations que nous adressons à nos compatriotes. » (SMS envoyé le 06 janvier aux quelques rares français encore présents dans la région) La menace qui pèse sur la région n’a pas changée et l’on voit même ici ou là - savamment distillés pour faire monter la peur - des signes de la violence dont sont capables les Boko Haram…


Mgr Philippe Stevens, notre évêque déclarait récemment à la radio camerounaise dans son message pour la nouvelle année : « Nous continuons à subir la menace que fait peser sur notre région le terrorisme étranger, qui ruine le commerce et le tourisme dans notre région, qui crée un sentiment de peur et oblige l’Etat à prendre des mesures de sécurité exceptionnelles. » (Vie de l’Eglise, janvier 2014, journal diocésain)


Les Boko-Haram sont des brutes sans scrupules qui, en se réclamant de Dieu, salissent son nom aux yeux du monde. « Ils n’ont aucune compassion » nous a clairement rappelé le P. Georges dans son interview au journal de 20H00 sur Antenne 2, le 1er janvier. Dans le journal La Croix du 03 janvier, il ajoute : « Je sais que, s’ils avaient dû me mettre une balle dans la tête, ils l’auraient fait sans hésiter. » 

Mais il précise aussitôt, à propos des musulmans cette fois-ci : « Nombreux sont ceux qui ont prié pour ma libération, que ce soit dans les quatre petites mosquées de Nguetchewe ou dans les grandes de Douala, la capitale économique. Sur les ondes de Radio Vatican, Georges affirmait que ses ravisseurs : « étaient des petits gars sympas, qu’on pourrait voir partout dans le monde, des jeunes comme beaucoup d’autres, sympas avec moi mais prêts à tuer. » Et d’ajouter : « Pour moi, c’est très énigmatique : ce ne sont pas des diables, des gens avec des dents crochues, le visage haineux, des griffes… ils ne sont pas terrorisants, ils sont comme n’importe quel autre jeune… la monstruosité est tellement plus complexe, tellement invisible…

C’est cela la réalité du mal, partout, et c’est cela qui doit nous rendre vigilants. Si le mal était monstrueux, on saurait le reconnaître, le voir et s’en préserver. »


Les vrais responsables sont ceux qui utilisent le mal-être des jeunes pour en faire, sous le couvert infâme de la religiosité, des loups prêts à tuer…

Mgr Egbebo, vicaire apostolique de Bomadi, au Nigéria, affirme dans une interview accordée à l’Aide à l’Eglise en Détresse (AED) le 08 janvier dernier : « Boko Haram deviendrait plus faible si les gens avaient la perspective d’une vie décente. Il règne ici une grande anarchie et une criminalité effrénée. L’Église catholique s’efforce d’assurer autant que possible de bons soins de santé et une bonne éducation. » C’est ce pourquoi nous nous battons à Tokombéré depuis plus de cinquante ans en communion avec la logique Evangélisation et Développement qui anime le diocèse de Maroua-Mokolo depuis sa fondation. Mgr Egbebo continue : « Si nos dirigeants du gouvernement n’étaient pas corrompus, les Nigérians auraient une bonne raison de mener une toute autre vie. La corruption est notre pire fléau. Il n’y a aucun espoir de vivre une vie décente, voilà pourquoi tant de gens se retrouvent emportés dans une vie emplie de violence. » (Site de l’AED, 08 janvier 2014)


Au journal La Croix, Georges confiait : « Parfois j’avais envie de dire à mes gardes qui avaient visiblement envie de se battre : tuer quelqu’un avec une arme, c’est facile. Est-ce que vous ne voulez pas plutôt vous remonter les manches et vous battre pour la paix, pour le dialogue entre les religions ? »


Il est vraiment ici le grand défi du moment : le dialogue entre croyants. Il nous fait trouver les moyens de réfléchir ensemble comment bâtir la paix, en rempart contre la barbarie. En nous appuyant les uns sur les autres, il nous faut, pour l’honneur de Dieu, montrer ensemble que le terrorisme des armes (ou celui des mots parfois), qui conduit beaucoup de gens mal informés à penser que « religion = fanatisme », est un chemin mortifère en totale contradiction avec le fond du message que nous sommes invités à transmettre.


Le Mayo-Sava dont je suis vicaire épiscopal, a une frontière de 100 kms avec le Nigéria. Sur cette frontière se trouvent deux districts paroissiaux administrés par des laïcs, pères de famille. Je suis allé, la veille de Noël, avec deux prêtres camerounais, visiter ces communautés pour les encourager, les réconforter et leur transmettre le message délivré par le président de la conférence épiscopale lors de son passage dont je vous parlais dans le dernier courrier.


J’avais, sécurité oblige, deux gendarmes équipés de fusil de guerre avec moi dans la voiture. Arrivés là-bas quatre autres gendarmes ont renforcé l’équipage et nous circulions avec quatre motos armées autour de ma voiture... pour apporter un message de paix ! Quelle impression étrange...


Dans les deux paroisses j’ai tenu à rencontrer les autorités locales pour leur signifier notre soutien et notre solidarité dans la résistance à la brutalité sauvage. Lors de ces visites j’ai rencontré l’imam d’une mosquée située juste à côté de la paroisse visitée. Il a été très touché de ma visite et m’a chaleureusement remercié en se plaçant tout de suite au vrai niveau. Il m’a dit : "Nous les croyants, nous sommes tous en chemin. Celui qui s’arrête et qui dit qu’il possède la vérité et veut l’imposer aux autres devient dangereux pour tous... Ce qui est important c’est le dialogue entre nous. Si nous ne nous rencontrons pas on ne pourra pas dialoguer et alors il sera impossible de se comprendre."


Après l’avoir remercié d’illuminer par cette affirmation ma fête de Noël dans le contexte tendu dans lequel nous la vivions, je lui ai répondu avec émotion : "Un vieux sage de chez nous, qu’on appelait Baba Simon, répétait souvent en faisant allusion à l’ensemble de l’humanité : Nous sommes tous sur la même piste..."


Je suis convaincu que cette piste porte le nom de Jésus, Chemin, Vérité et Vie. Qui que nous soyons, quand nous marchons vers la paix dans la vérité, c’est sur ses pas que nous marchons... Ce n’est qu’au terme du chemin que cela nous apparaîtra dans la pleine lumière... C’est le message que le Christ nous envoie, vous et moi, témoigner à la face du monde et rien ne pourra arrêter ceux qui mettent sa confiance en lui. Sans l’amour je ne suis rien !


Je voudrais vous partager le message très fort qu’envoient un certain nombre de musulmans camerounais. Le 25 novembre dernier, soit 10 jours après l’enlèvement du P. Georges, le COCIMAI (Conseil Camerounais des Imams, des Mosquées et des Affaires Islamiques) publiait un communiqué dont je vous donne un extrait : « Nous condamnons avec la plus forte énergie les enlèvements jusqu’ici perpétrés par Boko-Haram et lui demandons, par conséquent, de libérer le plus tôt possible cet homme de foi et d’arrêter ces actes de kidnapping qui ternissent l’image de l’Islam et peuvent à l’avenir, avoir des répercussions sur les jeunes musulmans. »

Le vendredi 13 décembre, une prière publique a été organisée dans une grande mosquée de Douala (capitale économique du pays) pour la libération du P. Georges. Au cours de son prêche, « le Dr Ibrahim Moubarak Mbombo, Président national du COCIMAI, a recommandé aux fidèles musulmans de lire à partir de ce vendredi la sourate ‘Fatiha’ jusqu’à la libération du prêtre. La première sourate du Coran, appelée chapitre d’ouverture, est connue pour ouvrir tout ce qui est fermé, explique le Dr Moubarak.

En outre il a rappelé que si l’Islam est aussi pratiqué dans le monde c’est grâce au christianisme : à chaque fois que l’Islam ou ses pratiquants ont été persécutés, ils ont trouvé refuge auprès des chrétiens. Le prophète Muhammad, poursuit le religieux, a été observé en Syrie dès son jeune âge par un moine chrétien qui exigea une protection particulière pour lui. Bien plus, lorsque la première communauté musulmane a été menacée par les Arabes idolâtres, Muhammad leur a ordonné de quitter la Mecque et de se réfugier en Ethiopie chez le patriarche chrétien nommé Négus. » (In Cameroun Tribune, journal officiel camerounais, 18/12/2013)


Dans une intervention à la radio, le Lamido de Maroua (plus haute autorité musulmane de la place) déclarait lui aussi, il y a peu de temps, son opposition total à voir s’installer les Boko-Haram dans la région. Les divers responsables musulmans que j’ai eu l’occasion de croiser ces derniers temps ont tous affirmé la même chose.


Merci à vous donc de ne pas entrer dans le jeu, très relayé par certains médias, de ceux qui veulent généraliser le problème en en faisant une opposition musulmans / chrétiens.


Je voulais terminer mon propos avec un extrait du message du Pape François pour la journée internationale de la Paix du 1er janvier dernier : « Je désire adresser un appel fort à tous ceux qui, par les armes, sèment la violence et la mort : redécouvrez votre frère en celui qu’aujourd’hui vous considérez seulement comme un ennemi à abattre, et arrêtez votre main ! Renoncez à la voie des armes et allez à la rencontre de l’autre par le dialogue, le pardon, et la réconciliation, pour reconstruire la justice, la confiance et l’espérance autour de vous ! »


L’évêque Nigérian que je citais tout à l’heure interpelle l’Occident : « N’essayez pas d’imposer votre style de vie en Afrique. L’Occident s’intéresse beaucoup trop à ce qu’il pourrait tirer d’Afrique – par exemple notre pétrole ou nos diamants en République démocratique du Congo –, tandis qu’on nous fait quelques misérables cadeaux ou qu’on nous vend des armes dont nous n’avons pas besoin. Au lieu de cela, aidez-nous plutôt à voler de nos propres ailes et à gagner en maturité afin que nous puissions fournir une contribution positive à la vie et en faveur du monde entier. L’Afrique est un cadeau pour l’humanité. Mais l’Afrique doit se lever - nous nous mourons. »


Merci à vous tous de tenir bon dans la prière… Tenez bon avec nous pour que la lumière aussi vacillante qu’elle puisse être ne s’éteigne pas. Planté au milieu des vagues, au cœur de la tempête, le phare indique la route au voyageur !
Nous sommes ensemble…


Grégoire

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